Hommage à la poésie
La série Hommage à la poésie est une traversée des mots, des silences et des émotions qui ont façonné mon univers intérieur. Chaque poème, chaque image née du verbe, devient pour moi une résonance à transformer, un souffle à rendre visible.
Des grands poètes d’hier aux voix d’aujourd’hui, je puise dans cette richesse infinie pour créer des œuvres où le regard devient lecture, et où la matière elle-même semble murmurer les mots cachés du poème.
Le Vaisseau d'or / Émile Nelligan

Nul n’ignore la folie qui, trop tôt, a voilé l’esprit d’Émile Nelligan — cette démence précoce, ce trouble de l’âme que l’on nomme schizophrénie. C’est cette frontière fragile entre raison et vertige que j’ai voulu explorer dans ma création.
J’y renverse le monde : le ciel devient océan, et l’océan, un ciel étoilé. Un jeu de miroirs où la réalité vacille, nous rappelant que tout n’est, au fond, qu’une question de regard.
Poème d’Émile Nelligan (1879-1941)
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !
Soir d'hiver / Émile Nelligan

Mon interprétation du Soir d’hiver évoque ce moment où l’on serre contre soi ses peurs, ses angoisses, ses chagrins — comme pour se protéger, mais où, peu à peu, l’on s’enferme dans un hiver intérieur.
Un froid silencieux gagne alors l’âme, et la lumière du monde s’efface derrière le givre de nos pensées. Pourtant, au-delà de ce voile glacé, brille une lueur discrète — une étincelle d’espoir, patiente et bienveillante, qui n’attend qu’un geste doux pour être cueillie.
Poème d’Émile Nelligan (1879-1941)
Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.
Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.
Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.
Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…
